Axe 1.3 – Ontologie des pratiques

Axe 1.3 – Ontologie des pratiques

Présentation générale

Deux bergers séparent leurs troupeaux de chèvres qui se sont mêlés l’un à l’autre pendant la nuit sur le pâturage ; les Mélanésiens de Nouvelle-Calédonie préparent la terre pour qu’elle accompagne la pousse des ignames géants ; chaque matin dans l’Athènes antique on actionne devant les tribunaux ces machines à tirer au sort (kleiroteria) qui permettent de sélectionner des centaines de citoyens pour constituer les jurys populaires ; les moines qui suivent la règle de Saint Benoît accomplissent chaque jour une liturgie en sept étapes : matines, laudes, tierce, sexte, none, vêpres et complies. Partout où il y a des pratiques, il semble que l’on se frotte de façon répétée à quelque chose, à cette chose à laquelle on a affaire, à cette chose autour de laquelle on s’affaire. Le travail, l’effort, l’échange, le frottement, la dépense accomplie avec périodicité semblent s’articuler à une relation : de soi à soi, de soi aux autres ou de soi aux choses et au monde. Ce rapport ne s’établit pas sans règles, qui nourrissent la formation du savoir-faire, du savoir-vivre, du savoir être au monde et du savoir-penser.

On oppose spontanément « la » pratique à la théorie comme ce qui la déçoit le plus souvent en tant que réel qui la contredit, en tant qu’expérience qui l’infirme et lui dit non. C’est déjà reconnaître que les pratiques sont le terrain même où s’éprouvent nos idées, parce qu’elles sont ce qui se règle et se corrige à travers l’expérience, par les échecs ou les attentes déçues. « La » pratique doit alors être reconnue comme le processus de maturation de nos idées au sein des pratiques, processus qui contracte progressivement l’heuristique laborieuse de l’expérience en méthode : « Au commencement, les hommes, avec les instruments que leur fournissait la nature, ont fait quelques ouvrages très faciles à grand peine et dune manière très imparfaite, puis dautres ouvrages plus difficiles avec moins de peine et plus de perfection, et en allant graduellement de laccomplissement des œuvres les plus simples à linvention de nouveaux instruments et de linvention des instruments à laccomplissement dœuvres nouvelles, ils en sont venus, par suite de ce progrès, à produire avec peu de labeur les choses les plus difficiles. » (Spinoza, Traité de la réforme de l’entendement, §30-31). Cela ne suggère-t-il pas que théorie et pratique n’apparaissent comme deux modalités  séparées de la condition humaine qu’à la faveur de la rupture d’une unité première complète, couplage de connaissance et d’action au sein d’une vie pratique et technique concrète, porteuse de savoir-faire et de bon sens, antérieure au déphasage qui institue la séparation de la nature et de la culture, du mental et du social, de l’individu et du collectif, du manuel et de l’intellectuel, de la connaissance tacite et de la connaissance explicite ? Cette unité concrète signifierait-elle qu’il n’y a pas de théorie qui ne soit aussi une pratique, née de la pratique et constamment nourrie par celle-ci ? Comme le disait Charles Sanders Peirce à propos de la méthode d’Antoine Lavoisier, que l’on considère comme le père de la chimie moderne : « Sa méthode était de transporter son esprit dans son laboratoire et de faire de ses alambics et de ses cornues des instruments de travail intellectuel. Il faisait concevoir dune façon nouvelle le raisonnement comme une opération qui devait se faire les yeux ouverts, en maniant des objets réels au lieu de mots et de chimères. ». Nous pensons par la pratique et dans la pratique. Imaginons par exemple les premiers Grecs qui firent des mathématiques : nous pressentons que c’est en pensant à haute voix, en utilisant quelques centaines de mots structurés en formules constamment répétées, l’attention fixée sur des diagrammes qu’ils annotent avec des lettres, au prix peut-être d’un isolement quasi monacal, qu’ils exercèrent cette nouvelle façon de mettre en forme un argument qu’on appellera plus tard un théorème et découvrirent, dans leur quête d’autonomie, cette procédure épistémologique dont on pourrait croire qu’elle est sans histoire : le transfert de nécessité dans le raisonnement démonstratif.

On comprend dès lors pourquoi les pratiques se prêtent à une interrogation ontologique à multiples niveaux : non seulement parce qu’il se pose la question de sonder leur consistance propre, la façon dont le matériel et l’idéel s’y mêlent irrémédiablement, mais aussi parce que nous devons prendre la mesure de tout ce qui est engendré par elles, tout à la fois le monde d’êtres et d’objets qui nous entourent (des quantités d’informations stockées en exaoctets à l’Utah Data Center de la NSA aux particules intriquées à l’échelle quantique en passant par les génomes manipulés) ; mais aussi, peut-être, nous-mêmes : nos habitudes, nos gestes, nos corps, nos idées. Partir en quête d’une ontologie des pratiques, c’est entreprendre d’élaborer une philosophie génétique de l’être, en suivant sa patiente maturation au sein de la richesse des pratiques et de la pluralité des logiques qu’elles donnent à penser. C’est aussi poursuivre une philosophie du concept, considéré non seulement comme le produit d’une pratique théorique modeste, mais aussi comme le fruit des logiques endogènes que manifestent les pratiques.

C’est aussi notre condition présente qu’il s’agit d’évaluer : quel est l’état de nos pratiques scientifiques et techniques ? Ce que l’on nomme « technoscience » semble correspondre à un approfondissement de la portée ontologique des pratiques scientifiques, désormais établie comme une puissance qui reconfigure la nature en son coeur. Cette situation s’accompagne-t-elle de nouvelles formes de division du travail susceptibles d’entraîner de nouvelles formes de séparation aliénante de la théorie et de la pratique, elles-mêmes causes d’atomisation des individus psychiques et collectifs ? Le questionnement ontologique s’ouvre alors sur une dimension éthique et politique, en visant à découvrir la configuration dont nos pratiques ont besoin pour favoriser la constitution de collectifs robustes favorisant le partage de l’intelligence et l’épanouissement individuel.

Historique des séances

Séance 1. Mercredi 30 novembre 2016 : Fabien FERRI (UBFC – EA 2274 Logiques de l’Agir)

L’imagination inventive et le fonctionnement de l’objet technique : penser la pratique comme appropriation analogique des schèmes opératoires à partir de la ”technologie réflexive” de Simondon

Séance 2. Mercredi 8 février 2017 : Claude Gautier (ENS Lyon – UMR 5206 Triangle)

L’ontologie des pratiques de Pierre Bourdieu