Théorie des pratiques et sciences sociales (axe 1, sous-axe 3)

Présentation

Les sciences humaines et sociales nous invitent à faire l’épreuve de la réalité concrète et empirique des pratiques, c’est-à-dire de leur diversité, de leur particularité et de leur complexité. L’enjeu fondamental, pour les sciences humaines et sociales, n’est pas tant de penser abstraitement et généralement la pratique que d’analyser les pratiques, en les décrivant, en exhibant leurs réalités objectives, en constatant leurs régularités, en les expliquant et/ou en les comprenant, en restituant leurs logiques.

C’est bien cet enjeu, celui d’une analyse empirique et réaliste, qui décide directement de l’usage qui peut être fait du concept de pratique dans le champ des sciences humaines et sociales. Cet usage particulier présente trois caractéristiques générales.

Tout d’abord, le terme de « pratique » s’applique à une activité humaine particulière qui est géographiquement, historiquement et socialement située et il délimite ainsi un objet d’investigation. À cet égard, le concept de pratique dont les sciences humaines et sociales font usage est d’une extension considérable. Les pratiques, ce sont tout ce que les hommes font, c’est-à-dire toutes les activités humaines (les pragmata, au sens d’Aristote) : on y trouvera des conduites rationnelles, décidées et délibérées, orientées selon une finalité ou une valeur, mais aussi des routines ou des recettes, des habitudes, des rites, des mœurs, et encore des comportements anormaux ou exceptionnels, que l’on dira passionnés, irrationnels ou fous.

Ensuite, l’identification d’une pratique en tant que « pratique » vaut aussi bien souvent, dans les sciences humaines et sociales, comme une sorte de commencement méthodologique, au sens où se découvre par là ce qui reste à étudier. Faire de telle ou telle activité une « pratique », c’est déjà en faire un objet pour les sciences sociales. Ainsi la pratique n’est-elle pas seulement une chose que l’on désigne mais une réalité dont il s’agira de révéler le sens objectif. Un tel projet suppose que l’on puisse mobiliser avec méthode des procédures d’investigation, des instruments d’analyse, des modèles théoriques.

La référence à la pratique vaut enfin, dans les sciences humaines et sociales, comme un marqueur disciplinaire. Le concept de pratique représente de ce fait un lieu théorique crucial où la différence des sciences humaines et sociales se joue et se rejoue, tout particulièrement par rapport à la philosophie. Les sciences humaines et sociales peuvent s’enorgueillir d’une compréhension non-spéculative ou non-intellectualiste de la pratique, qu’elles revendiquent parfois contre la philosophie ou les théories de l’action. Elles peuvent alors être tentées de dénoncer la philosophie pour son incapacité foncière à penser la réalité des pratiques.

Le concept de pratique en usage dans les sciences humaines et sociales vaut donc à la fois comme une désignation commode, comme une ouverture méthodologique incontournable et enfin comme un marqueur disciplinaire fort.

En ce sens, les sciences humaines et sociales doivent être considérées comme le lieu original d’une théorisation de la pratique dont il faut mesurer les enjeux ontologiques et épistémologiques.

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